Le jeu d'écriture du blog à 1000 mains, on a un peu oublié... Les rendez-vous joyeux se perdent dans la Blogosphère. Pourtant une poignée d'irréductibles font que l'heure du jeu n° 10 a sonné sur une photo de Sacrip Anne.

Gare de Lyon, Paris, par un matin d'hiver. Le TGV en provenance de Nice est annoncé avec un retard de plus d'une heure. Le froid mordant de la nuit a eu raison des catenaires et la SNCF, dans ses haut-parleurs, se confond en plates excuses. Jacques, s'il est resté un solide et vaillant octogénaire s'est toujours rangé à l'âge de ses artères et n'aime pas les courants d'air. Il a horreur de ces "points chauds", buvettes ou croissanteries qui jalonnent le périmètre des gares. Le Train Bleu... Oui, peut être s'il se trouvait accompagné d'une dame mais pour lui seul, c'est trop chic et trop cher. Il a d'autres habitudes, de l'autre côté de la passerelle, à l'entrée de la Tour Gamma, un bistrot où on sert encore des casse-croûtes au saucisson à l'ail et puis, la vue superbe sur l'horloge de la Gare.
Une heure et certainement plus. Jacques retire son pardessus. Pensif, il tourne dans son café sa cuillère quand par-dessus ses lorgnons... Jacques n'est jamais résolu à porter des verres progessifs. Ultime coquetterie de vieux monsieur, il possède toute une collection de loupes en demi-lune. Rouges sont celles-ci... Une jeune fille assise à la table voisine avec une amie s'est mise à rire. Jacque lève le nez. Dans l'échancrure de son corsage, il aperçoit un bijou. Un collier de fins coquillages dont le plus gros sert de médaillon. Jacques sursaute. Ce coquillage, il n'en connait nul autre pareil. Sa fente et ses veines évoquent avec une douce impudeur un sexe féminin. Il est certain que ce coquillage est celui qu'autrefois portait Gabrielle...
Les jeunes filles, de nos jours, se ressemblent toutes et il ne saurait dire si celle qui porte ce bijou pourrait être parente avec Gabrielle. Les coiffeurs et les orthodontistes, les uns avec leur lissage à la kératine et les autres avec leurs appareils de torture ont eu raison de ces petits défauts qui rendaient, autrefois, les demoiselles singulières et charmantes. Jacques se souvient comment il a succombé aux tâches de son sur le nez à la retroussette de Gabrielle et son sourire magnifié par un léger défaut de dentition.
La vue de ce coquillage l'a transporté plus de quarante ans en arrière. Il avait profité d'un séjour à Malo Bray Dunes chez des amis pour passer en Angleterre, puis sur l'Ile de Wight afind d' assister à un de ces fameux concerts qui ont fait la renommée du lieu. C'est là qu'il avait rencontré Gabrielle. Son anglais n'étant pas fameux, la jeune normande au pair à Londres s'était proposée pour le guider. Gabrielle et son sourire, ses yeux bleus et ses tâches de rousseur... Wight is Wight... Un nouvel éclat de rire à la table voisine le ramène à ce bistrot de la Gare de Lyon où il attend une femme dénichée sur Meetic. Jacques s'est mis en tête, à 80 balais, de se trouver une nouvelle compagne. La peste soit de cette bourgeoise en manteau de fourrure, parfumée à outrance qui va débarquer dans une heure et quelque chose armée de ses bagages aux armes d'un célèbre malletier... Il va, derechef, lui envoyer un sms, lui dire qu'il est souffrant, la prier de l'excuser...
Un coquillage au cou d'un tendron vient de lui rendre sa liberté. Il règle son café, remet son pardessus et sourit de gratitude à la jeune fille en se levant. Il ne va pas, à son grand âge, avec à son actif trois divorces et un enterrement, se remettre à nouveau un boulet au pied !











